Extrait du Figaro littéraire (du jeudi 9 juin 2005)


“ Édition à compte d’auteur : le leurre ou l’argent du leurre”


Dabord, lorsque l'on contacte par téléphone cette maison d'éditions ( xxxxxxxx) à compte d'auteur, on veut nous rassurer : «Mais, monsieur, notre comité de lecture est composé de professionnels; ,des écrivains, des professeurs de lettres, des journalistes », est-il répondu d'une voix chaleureuse, chez cet éditeur qui porte le nom d'une région d'Italie érigée en duché pour Talleyrand.

Ensuite, pour mettre à l'épreuve ce comité ainsi invoqué, qui revendique expérience et savoir,
Le Figaro littéraire lui a fait parvenir un roman : rien de moins que l’un des plus grands classiques de la littérature française, on ne peut plus identifiable, Madame Bovary nous en avions juste modifié le titre, les principaux noms propres et, bien sûr, le nom de l'auteur, attribuant l'œuvre à un certain Charles. Denis-Bartholomé, qui est le beau-père d'Emma Bovary dans le roman. Trois semaines plus tard, la réponse tombait, et pour un ingénu, elle aurait eu des fulgurances d'aurore: J'ai le plaisir de vous annoncer que votre manuscrit a retenu note attention. Nous envisageons de le publier sous la forma d’un ouvrage de 360 pages et au prix public de 21,50 euros

Suivaient ensuite quelques phrases ou l’on évoque un référencement national et sur Internet., avec à la clé des droits d’auteur de 20 % pour les 1000 premiers exemplaires vendus, 25 % au-delà. Mais pas un mot, pas un jugement sur le contenu du texte, les professionnels semblent n’y avoir vu que du feu, à que le comité de lecture en question ne soit qu’imaginaire.

Enfin, il nous est demandé de sortir le chéquier « 
Dans le cadre de l’édition de cet ouvrage à votre charge le coût initial de la maquette, soit la somme de 3 360 €uros (ou 22 040,16 francs) avec un versement en quatre échéances. »

Cet « éditeur » n'est malheureusement pas le seul à utiliser pareil procédé et à ne pas broncher lorsqu'on lui soumet une copie dactylographiée de Madame Bovary. Cet autre n'a pas plus de flair. Que répond-il, à son tour? «Après étude. je vous confirme que notre comité de lecture a retenu votre manuscrit. »En revanche, il est plus gourmand financièrement et nous invite à payer 4 800 €uros pour le tirage de 300 exemplaires. De son côté, un troisième,qui affirme avoir examiné « avec intérêt» le manuscrit, nous a répondu par un courrier similaire. Seuls les chiffres ont varié, 4 200 euros pour 200 exemplaires.
Admettons qu'il ne soit pas aisé de reconnaître Flaubert; reconnaissons que toutes les femmes qui cèdent à un accès de bovarysme ne se prénomment pas Emma, mais, tout de même, ces « comités de lecture » auraient au moins pu s'étonner de la qualité littéraire, du style de ce texte et de l'absence de fautes, qui tranchent nettement avec ce qu'ils reçoivent à l'ordinaire; et que l'on reçoit aussi dans l'édition normale. Mais; justement, la différence est là: d'un côté :une maison d'édition classique qui prend le risque d'investir son argent et rémunère si modestement que ce soit un auteur en qui elle croit; de l’autre, un commerçant, qui n’a l'étiquette, exige d'être payé avant de publier(en fait il conçoit et propose une maquette et se borne à faire imprimer.
Dés lors qu’il y a une participation financière, même partielle. de la part de l’auteur, cela ne peut pas constituer un contrat d’édition, ce n’est plus ni moins
une prestation commerciale
Affirme un responsable juridique de la Société des gens de Lettres (SGLD)

Pourtant, beaucoup se laissent abuser par ce système. Normal, écrire semble une passion majeure chez; les Français. Qui ne s'est entendu dire par un quidam : « Ma vie quel roman, si vous saviez »

Quoi qu'il en soit, la plupart des Français paraissent détenir dans leur tiroir un manuscrit qui est le plus souvent, de tournure autobiographique, et qu'ils rêvent de voir publier. Avec la suite que cela comporte éventuellement: articles dans les journaux, prix littéraires, compliments des voisins de palier.

Voilà comment, entre autres Victimes, Lily Hauser, une femme pourtant pétillante et combative, est tombée dans le piège. Elle a voulu, à tout prix, si l'on ose dire, caser son manuscrit Le Maître d'armes (le récit des Violences conjugales qu'elle a subies). «Mais je ne connaissais rien au monde de l'édition », raconte-t-elle de sa voix énergique.
Une maison qui est à 1'enseigne d’un moraliste aux portraits célèbres encore que si on les lui soumettait, elle proposerait de les imprimer comme neufs, accepte d'accueillir le fruit de ses nuits blanches, mais à condition.q'elle règle la somme de 6 707 euros. Après marchandage, elle payera 5 000 euros.

En fait, d'après Lily Hauser, qui s'est endettée dans l'espoir de voir son nom sur la couverture d'un livre, l'éditeur a assuré le service minimum : la fabrication et l'impression de l'ouvrage.

Ni plus ni moins. Le livre s'émaille d'ailleurs de nombreuses fautes d'orthographe ou d'inattention

Qui plus est si dix exemplaires lui été accordés, elle doit acheter son propre roman à
(18 €uros l'exemplaire.., après ristourne) a chaque fois qu'elle a envie de l'offrir à un ami! Et comme pour pousser le bouchon encore plus loin l’éditeur a exigé qu'elle verse un supplément de 200 €uros pour la fabrication de la couverture en couleur...

Selon un avocat spécialisé des les affaires de l'édition, cinq sociétés ( l’association à une liste de plus 10 maisons d’édition de ce genre)sont fréquemment mise en cause l’une d’elles est l’objet de plaintes du fait des longs délais d'impression qu'il impose alors que le chèque est encaissé depuis longtemps. " S agit-il d«
abus de confiance» et de « publicité mensongère »? Beaucoup de ceux que nous avons interviewés le pensent. En cas de litige, il appartiendra aux tribunaux.de trancher. Déjà, en 1996; le fondateur de l'une de ces « maisons d'édition » avait été condamné à treize mois de prison avec sursis et à près de 100.000 euros de dommages intérêts pour publicité mensongère.

Il serait urgent qu'une loi imposât à ces entreprises de mentionner, dans leur publicité, qu'elles exigent une contrepartie financière, alors aujourd'hui, elles se contentent d'annoncer qu'elles recherchent de« nouveaux auteurs.».

Certes, cette activité n’est pas illégale, elle est régie par l'article L.132-2 du Code de la propriété intellectuelle,qui d'ailleurs, stipule clairement que«
ne constitue pas un contrat d'édition" au sens de l'article L 132:1, le contrat dit à compte d'auteur ». Mais ces sociétés jouent à leur profit Sur l'ambiguïté des termes, et frisent la malhonnêteté quand elles promettent qu' « un travail éditorial» sera effectué sur le manuscrit.( ce qui est totalement faut). Quel travail? Même la correction est bâclée. Elles promettent, surtout, une promotion du livre. En fait, tout au plus, expédient-elles une dizaine d'ouvrages à la presse, quand il en faudrait au moins deux cents pour toucher les principaux médias. Quant aux relances par une éventuelle attachée de presse, on n'en a jamais entendu parler: les auteurs tentent vainement de contacter eux-mêmes les journalistes, quand ce travail exige une parfaite connaissance du fonctionnement des journaux et des rubriques. « Si vous avez signé un contrat d'édition à compte d'auteur, ne vous attendez surtout pas à ce que cette entreprise possède une logistique suffisante pour assurer la promotion de votre livre », rappelle Guillaume Marsal.
Si le désir de voir votre manuscrit publié est toujours aussi ardent, pourquoi ne pas, l'éditer vous-même? Pour découvrir les charmes de l'autoédition, on vous recommande la lecture de J'écris et je m'édite: guide pratique de l'auteur éditeur (1), écrit par Jean Guenot, un expert en la matière et contacter l'association des auteurs autoédités (ou auteurs indépendants), qui donne de précieux conseils (2).

(1) Ed)tions Jean Guenot. BP 101, à Saint-Cloud. - 224 p., 40 €

(2) 21/23, rue Lalande - 75014 Paris



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